CineMove

Mad Men

  Par test le 2010-03-09 11:33:02

Alors que sort enfin en France la première saison de "Mad Men", CinéMove se penche sur un show qui a su redéfinir en trois petites saisons les critères d'une série de qualité en imposant sa révolution classique en ces temps de frénésie pop-moderne. Installez-vous confortablement, une Lucky à la bouche et un "Old Fashioned" à la main, et dégustez notre décryptage de ces trois premières magistrales années.

Sommaire

Saison 1 : "un véritable outil sociologique"
Saison 2 : "Don’t think twice, it’s allright".
Saison 3 : "The Name is done".

Don Draper : l'homme, le père, Superman, l'Amérique

Don Draper : l'homme, le père, Superman, l'Amérique

Portrait de Nicolas Pratviel

 

Véritable clé de voute du formidable édifice Mad Men, Don Draper concentre en lui seul l'essence de cette Amérique à la fois triomphante et désenchantée de l'après seconde guerre mondiale confrontée à la révolution sixties. La complexité, l'ambiguité voire la schizophrénie de ce personnage ne sont au fond rien d'autre que les reflets d'une Amérique alors en plein bouleversement historique, en pleine crise identitaire et en pleine mutation culturelle. Mais plus que tout, Don Draper, c'est un grand et fragile mystère, caché sous une stature qui force le respect, masqué par une classe naturelle sur laquelle le temps ne semble pas avoir de prise.

De fait, derrière la posture, l'imposture n'est jamais loin chez ce «self mad man», devenu brillant directeur créatif d'une agence de publicité new-yorkaise comme certains enfants naissent parfois : par accident. L'aléa est d'ailleurs inhérent aux deux vies vécues par Donald Draper, né Richard Whitman d'une mère prostituée, morte en couches, et d'un père ivrogne, décédé dix ans plus tard. Elevé dans un cercle familial déstructuré et un contexte général que la Grande Dépression a rendu plus difficile encore, Whitman symbolise cette Amérique aux racines douloureuses qui s'est jurée de ne plus connaître une telle misère, à la fois sociale et affective.

Seductive Don

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Et lorsque l'aléa donne l'opportunité à Richard Whitman de changer de vie, de devenir Donald Draper, du nom de l'officier à qui il usurpe l'identité en pleine guerre de Corée, c'est un protagoniste steinbeckien qui fait place au futur personnage fitzgeraldien devant inonder Mad Men de sa profonde mélancolie. Une mélancolie qui transpire derrière les costumes impeccables de Don draper, qui se dessine derrière ses bouffées de Lucky Strike, alors que celui-ci a tout pour être enfin un peu plus heureux : un statut social plutôt élevé, une réputation professionnelle de premier plan, une femme superbe, trois enfants adorables, un fidèle labrador. Mais derrière la jolie photographie façon «American way of life», se cache évidemment un négatif emprunt de mensonges, d'hypocrisie et de mal-être résultant de l'incapacité de Draper à concilier sa moralité et ses désirs. De plus, l'inexorable ambition de réussite du talentueux publicitaire n'a d'égal que son immense incapacité à livrer ses émotions, deux caractéristiques à la fois héritées de l'enfance de Richard Whitman et du lourd secret entourant Donald Draper. De la même façon, l'érotomanie, que ne peut réprimer Don Draper, est-elle au départ indubitablement inscrite dans les gènes de Dick Whitman. A ce titre, l'inné et l'acquis se rejoignent sans cesse, pour ne dessiner le portrait que d'un seul et même personnage, à la fois impressionnant, intriguant et pathétique.

 

Mysteries under Don's hat

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Durant trois saisons, le mystère autour de Don Draper ne cesse ainsi de s'étioler, le rideau de faux-semblant autour de sa vie ne cesse de s'effondrer, jusqu'à le confondre avec ses propres mensonges et vérités. Même son statut privilégié au sein de Sterling-Cooper finit par être remis en question, car les temps ne changent pas que dans les foyers ou dans la rue, mais aussi au bureau où désormais la signature supplante la poignée de main. Ainsi, Don Draper se retrouve-t-il vers le terme de la troisième saison, à la croisée des chemins, nu comme un ver, obligé à un nouveau départ, peut-être même tenu à une nouvelle naissance, une nouvelle vie. Draper chassera-t-il enfin ses propres démons lors de la quatrième saison de Mad Men qui doit être diffusée cet été ? On ne l'imagine, on ne l'espère pas véritablement, car sa figure, pour rester fascinante, doit demeurer énigmatique. Don Draper tout en rappelant notre père, nos grands-pères, nous laisse entrevoir les hommes qu'ils ont pu être, il pourrait tout aussi bien être le Clark Kent/Superman des années 50-60 (l'acteur John Hamm serait idéal en héros tourmenté) : bref, il est l'incarnation du modèle masculin. Gageons que le créateur de la série, Matthew Weiner, ne le débarrasse pas de toute sa Kryptonite.

 

Nicolas Pratviel