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Cannes 2010 : Mardi 18 mai 2010

  Par test le 2010-05-20 00:43:53


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Zombieland
Je suis toujours à Cannes et tout va bien

Zombieland

Cannes. Carnet de bord quotidien. Réunions fixées tardivement dans la nuit et captation d’un désir inassouvi, complètement infondé, celui de voir sans artefact.

Envie démesurée. Je me rend vers l’appart ‘ où m’attendront mes colocs, histoire de garçons et de filles qui aiment le cinéma. Je suis crevé, zombiaque, mort et vivant à la fois, désirant poursuivre mes expérimentations cinéphiliques. J’arrive parfois à esquisser un sourire, à me concentrer sur les propos de mon émetteur, mais la nuit ne m’appartient plus et la mélodie ambrée d’un bon vieux tube du Gaada Diwan de Bechar vient me retirer de cette confrontation verbale. Il est 2h passées et je vais me coucher en pensant à cette journée aussi speed qu’éprouvante. J’y pense et puis j’oublie.

Penser Cannes, c’est s’enfoncer dans une pénombre, quelque chose d’ensoleillé qui camouflerait nos sens les plus évidents. Je me lève vers 7H, petit-déjeuner, douche, ceinture…et je sors, la rosée de 7h45 venant me rafraichir la joue telle une ballade d’Ella Fitzgerald. C’est beau une ville après le raz-de-marée des soirées festives. Pour aller au Grand Théâtre Lumière, berceau des projections de presse de la Compétition officielle, il faut traverser la croisette tout en jetant un coup d’œil sur ces nombreuses plages privées où des semblants de cadavres parsèment le sable fin. Quelques employés rangent, dépoussièrent, nettoient et embellissent la façade où viendront gausser des centaines de joyeux lurons d’ici la fin de la journée. Il est 8h30 quand ma journée cinéma débute. La première pause est prévue vers 13H30. Deux films dans la matinée. L’un qui convoque le tempo du jazz pour en tisser une solide histoire d’amour comico-tragique sur fond d’arnaques à l’assurance tandis que l’autre, se réapproprie des archives officielles de la TV roumaine pour en ficeler l’un des plus beaux et gonflés documentaires politiques.

Réalisé par Pablo Trapero et présenté dans Un Certain regard, Carancho puise sa force dans un rythme alléché, brinquebalant et traversant des zones d’espaces intéressantes. Trapero, auteur argentin à la filmographie intéressante (Mundo Grúa en 1999, Prix de la Critique au Festival de Venise, El Bonaerense en 2002, présenté au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard), renoue avec une veine légèrement naturaliste où les sentiments sont présentés sans les apitoyer sur les sorts des amants. Construction narrative percutante, chaque geste est sévèrement développé, provoquant des mises en propos qui vont droit à l’essentiel. Du Jazz mâtiné d’un soupçon de polar, Carancho dépasse tranquillement la case redondante du film à charge !

Film suivant, L’autobiographie de Nicolae Ceausescu est un essai documentaire qui a le mérite de classer en 180 minutes l’une des plus tristes affaires de dictature, celle d’un homme au physique ingrat qui a toujours tenté de dissimuler sa gaucherie et sa stupidité. Surnommé le « génie des Carpates », connu dans sa jeunesse pour avoir été qualifié "d’activiste de la propagande communiste et anti-fasciste", Ceausescu connut une fin tragique et mondialement médiatisée. Je me souvins de cette période où du haut de mes 13ans, j’assistai impunément au procès d’un couple qui n’aspirait qu’à parler uniquement devant la Grande Assemblée. Ce sera l’image qui ouvrira le premier film d’Andrei Ujica.

Enseignant, théoricien de l’image et auteur de plusieurs essais sur la TV et le Cinéma, Ujica a continuellement questionné la relation ambiguë entre le pouvoir politique et les médias. En cela, son troisième film, présenté Hors-Compétition, est une pure expérience visuelle dont le travail autour des archives officielles de la télévision roumaine (Elle fut la première au monde à filmer une révolution en mouvement, celle de 1989) est tout simplement ingénieux. L’idée, perturbante et totalement inhabituelle dans la sphère étriquée des docus politiques, fonctionne et met en lumière une réelle interrogation autour d’un personnage qui dégageait derrière lui une indolence conséquente. Ujica réussit son tour de force, emprunte la multiplicité du montage et l’aère en convoquant des séquences entièrement muettes, donnant à ses images une instantanéité du présent qui fait frémir.

Autre film, similitude dans la recherche autour du temps et surtout figure centrale qui dynamite le procédé cinématographique. Carlos d’Oliver Assayas est un produit télévisuel aussi monstrueux qu’énigmatique. Tourné pour Canal +, d’une durée record de 5h30, en 5 langues (Hongrois, Allemand, Français, Arabe, Anglais), et réalisé par un fou du matraquage visuel, Carlos est une réussite sur tous les plans.

Mini-série composée de trois parties, le film réussit à esquiver l’habituelle évocation historique qui oblige parfois les fous de sensations fortes, à monopoliser les scènes dites « phares » pour mieux charger le cahier du cinéma politique. Nous ne sommes pas dans cette configuration et Assayas, fort de ce postulat et aidé par une interprétation toutes plus convaincantes les unes que les autres (mention spéciale pour Edgar Ramirez qui illumine, bouleverse, se métamorphose, pique des colères et baise comme un Dieu), fout une sacrée paire de claques dans ses plans en les canalisant autour du feuilleton à l’ancienne. Car il y a du Judex, du Fantômas, du bon polar au montage nerveux type Hollywood ’50, des séquences où le temps est savamment éludé et surtout une parabole monstre sur la géopolitique des seventies, période de prédilection du père Assayas qui résume en 1 phrase la chute d’un Terroriste nombriliste : « La Guerre est finie, le monde a changé, nous sommes donc foutus ». CinéMove reviendra sur ce film prochainement !

Journée remplie, courage à deux mains, épuisement des neurones. Assayas m’a esquinté. Je rentre à l’appart en titubant et en songeant à ma petite fille qui me disait tous les matins : « Papa, mets moi Peau D’Ane ! » Elle a trois ans et semble déjà avoir un bel avenir de cinéphile. La pauvre ?


Samir Ardjoum