Critique Baaria
Par Antoine Benderitter le 2010-06-13 16:03:50Quelque chose, décidément, ne passe pas dans Baarìa, la superproduction italienne de Giuseppe Tornatore (Cinema Paradiso). Et ce, en dépit des aspirations unanimistes et de la sentimentalité échevelée du film. Ou peut-être justement, à cause de celles-ci.
Notre note :
3 / 10

Mêler la petite et la grande histoire, la famille et la politique, faire miroiter les destinées individuelles sur fond des turpitudes d’un pays en crise : voilà un ambitieux programme. Un peu ressassé, certes. Mais d’autant plus généreux de se concentrer sur une petite ville de Sicile, Baarìa, et sur ses métamorphoses du début à la fin du 20e siècle. Approche métonymique dont on sait depuis longtemps qu’elle ne nuit pas à l’ampleur des fresques historico-sociales (de Visconti à Bertolucci, en passant par Scola).
Mais alors, où le bât blesse-t-il ? La machine, toute clinquante et bien huilée qu’elle soit, tourne à vide. Comme si la lumière ripolinée de Baarìa effaçait les zones d’ombre des personnages et du récit. A force de se vouloir lisible et consensuel, le film sonne creux. La complexité des êtres est escamotée, au détriment de la justesse et de l’émotion. De plus, les scènes s’enchaînent trop vite. Comme autant de vignettes. Aucune ne creuse son sillon. Chacune recherche un effet (drôlerie, indignation, choc) mais n’y parvient qu’une fois sur deux, désamorcée par la séquence suivante, dont on dirait qu’elle craint de prolonger l’élan initié. Conséquence : le spectateur risque sans cesse de perdre le fil – si ce n’est narratif, du moins émotionnel. L’accumulation devient confusion. Et le film se disperse, tout juste rafistolé par la récurrence de quelques visages archétypaux (le bellâtre aux faux airs de jeune Richard Gere), trois ou quatre repères topographiques (la rue principale, la place de l’église) et au moins autant de bons sentiments : célébration de la famille, de la terre natale, de l’esprit d’enfance... Jusqu’à un discours politique ambigu, prétendant faire l’éloge du réformisme pour mieux conforter le pouvoir en place et l’ordre des choses établi (« je sais que lorsque je me tape la tête contre les murs, c’est ma tête qui se casse, pas les murs »). Autant de belles paroles dont la profusion sans la moindre mise en perspective irrite, au diapason de la musique pompière d’Ennio Morricone.
Et pourtant, derrière cette grosse machinerie palpite une certaine tendresse. Une attention revendiquée aux petits, aux rêveurs, aux esprits enfantins, aux ratés : sensibilité dont l’affichage roublard n’exclut pas la sincérité. A cette aune-là, le dernier plan a quelque chose de poignant. Il est modeste et minuscule. Et pourrait paraître ridicule, ainsi enflé par la musique grandiloquente d’Ennio Morricone. C’est justement ce ridicule et cette disproportion, ce mélange d’opératique et de délire – à la Sergio Leone – qui rendent Baarìa touchant sur sa dernière ligne droite. Mais 2h30 durant, englué dans son esthétique d’enluminure et son idéologie fascistoïde mal assumée, Baarìa n’apparaît au mieux que comme l’ombre dévoyée du beau film qu’il aurait pu être.
Notre note :
3 / 10


