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Achille et la tortue

Critique Achille et la tortue

Par Samir Ardjoum le 2010-03-06 14:25:31
Très beau film mystique d'un réalisateur qui poursuit sa lente et belle recherche sur un art qui n'en finira pas de nous émouvoir. Chef d'œuvre !

Notre note :
9 / 10

    Notre critique

Une jeune femme. Triste, visage angélique, regard lointain. En quelques secondes, elle disparait du cadre en sautant dans le hors-champs. Plan suivant : une falaise ! A cet instant, on devine l’impensable. Suicide invisible et confirmé par le spectateur mettant en scène lui-même cette mort suggérée.  Cela s’appelle une virtuosité cinématographique, et Takeshi Kitano a toujours excellé dans ce genre d’ellipse court. Achille et la tortue, nouvel opus du maitre japonais, regorge de ces évaporations.

14 films depuis 1989. Deux décennies ou Beat Takeshi Kitano est passé du statut de bouffon cathodique à celui de légende incontestée du cinéma nippon. Ses œuvres puisaient dans un premier temps dans le film de Yakuza (Hana-bi étant son chef d’œuvre) pour aller dans un second temps, fureter du côté de la perception poétique de notre monde impitoyable (L’été de Kikujiro ou bien le méconnu Dolls). Après une vision cinéphilique et correcte du film de Samourais (Zaitochi), Kitano brise tout et sonne le glas d’une rupture annoncée comme étant son questionnement burlesque autour d’un art qui lui a certainement échappé.

Deux films vont consommer une rupture avec les aficionados de Kitano, deux objets filmiques non identifiés, renouant avec ses pitreries audiovisuelles des années 80. Takeshi’s (2005) et Glory to the Filmmaker (2007) seront, je prends les paris, reconnus et réhabilités d’ici la fin de cette nouvelle décennie, tant l’artiste s’est largement investi dans sa recherche esthétique, morale et sociétale d’une vision qui le pourrissait de l’intérieur : « Je peux aller encore plus loin », semblait nous dire Kitano en présentant dans ses deux derniers films, l’instantanéité d’un burlesque décalé. Aujourd’hui, cette trilogie non avouée s’achève avec Achille et la tortue, pensum catalyseur de toute une filmographie placée sous le signe de l’indépendance stylistique.

Il est évident de constater que le personnage inventé par Kitano est plus proche d’un WC Fields que d’un Buster Keaton, car plus ancré dans un sadisme discret et mâtiné d’une poésie quasi absurde. Revoir les premiers films, c’est se coltiner – avec plaisir – une époque où l’ironie japonaise était empreinte d’un mal de vivre aussi effrayant que conséquent. Dans L’été de kikujiro, revoyez Kitano prendre un malin plaisir à taquiner sa pellicule en lui insufflant une sévérité dans le montage et surtout en ridiculisant deux de ses comédiens (les Dupont et Dupont croisés en route). Tout Kitano se trouve dans les moments où le Temps s’arrête brusquement pour laisser place au gaudriole dénuée de vulgarité. Kitano filme comme Desproges parle : en savourant le non-sens par des allusions chocs.

Achille et la tortue tourne essentiellement autour d’un art que pratique en parallèle l’auteur : la peinture. Contant une biographie fictive d’un jeune homme raté et incapable de tisser une œuvre personnelle, Kitano filme frontalement et pour la première fois cette question culte : « L’art est-il plus important que la vie ? ».

Segmentée en trois partie, la construction narrative questionne la précocité d’un enfant au passé trouble (il n’a jamais connu sa mère, son père et sa belle-mère se sont suicidés) avec le monde qui l’entoure. A aucun moment, Kitano explique le comportement anormal de ce gosse lunaire et lunatique. Mieux que cela, il secrète des indices qui nous aideront à mieux faconner une histoire, sans doute cette du réalisateur. Plus tard, on retrouve l’enfant devenu un jeune homme toujours affublé de son béret rouge (donné par un peintre), et côtoyant une école d’art. Là, Kitano expose une thématique qui reste, à mon sens, la plus importante dans la création : la place de la vie dans celle – surréaliste – de l’artiste. Kitano ne fait pas de cadeau et coupe court aux rêveries des promeneurs solitaires en décortiquant le malaise que pourrait transporter le peintre. Promenant nonchalamment sa carcasse d’incompris, Kitano va le rendre plus humain en lui faisant caresser l’amour d’une femme qui deviendra sa propre épouse. La troisième partie peut commencer, Kitano pénétrant dans le cadre et nous offrant des purs moments de burlesques dans lesquels les deux tourtereaux quadragénaires tentent de créer des conceptions toilées ou undergrounds maintes fois refusées par les galeries d’art.

Dans ses carnets intimes, Jean Cocteau écrivait : « Il ne faut pas faire un beau spectacle, malgré les circonstances. Il faut faire le plus beau spectacle de théâtre et même de temps de paix. Il faut toucher le théâtre avec une baguette magique ». Kitano, en réalisant son 14ème film, s’est enfin rabiboché avec sa foi en l’art, même si les tournures finales d’Achille et la tortue peuvent contredire mes dires. En plongeant son personnage dans les abimes de la clochardisation, c’est tout un pan du cinéma muet que Kitano convoque. Ce plan, où le peintre jette sur sa toile des esquisses endiablées, à l’intérieur d’une cabane en feu, symbolise une détresse qui doit s’achever par un coup de grâce. Kitano joue avec l’ombre de cet artiste qui creva l’écran blanc durant deux décennies, lui disant sans artefact : « Maintenant, ce ne sera plus comme avant ! ».


Notre note :
9 / 10

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