
Souvent, je regarde l’extérieur. Dehors, un ciel pluvieux. Dedans, un écran d’ordinateur. Je reste devant cet écran et je pense. Comment débuter un article qui sera élogieux ? En répétant inlassablement les qualificatifs qui plombent les atmosphères cinéphiliques tels que « chef d’œuvre », « œuvre belle et juste », « force picturale et émotionnelle ». Cette postérité des mots, je la connais sur le bout des doigts pour l’avoir souvent utilisée durant ces dernières années. Ecrire sur Les Regrets, dernier opus du trop rare Cédric Kahn, est un exercice périlleux car le loueur de cinéma que je suis est obligé, est contraint de parler de soi, de ses ressentiments face à cet objet violent, fougueux et diabolique. Ce serait la même chose en écoutant un vieux tube soul de Curtis Mayfield et The Impressions tel que « This is my country » ou « You must believe me ». Oui, tu dois croire en moi et ne plus jamais réfuter une existence médiocre et sans vie. C’est sans doute cela, ne plus faire des concessions et prendre des décisions irrévocables qui déstabiliseront la normalité des choses surannées. Peindre un amour ou faire l’amour, que choisir ?
The Small Faces chantèrent au beau milieu des années 60 un truc qui disait « Things are going to get better ». Quelques décennies plus tard, Cédric Kahn filme le contraire. Les Regrets, beau titre, belle envolée et brutale retombée. Cette tristesse déchue, on en connaîtra la raison dans le dernier plan, dans ces quelques secondes qui heurtent, qui sensibilisent et qui nous redonnent un peu d’espoir dans cette société aseptisée où le foutraque est roi. Deux comédiens, deux noms, Attal et Bruni Tedeschi, deux visages fermes et tendres à la fois. Deux, chiffre de la réconciliation, de l’envie, du désir, du charnel. Deux, symbole alléchant qui te plonge dans une rêverie. Loin des promenades solitaires, vous partez vers des allées inconnues, vous caresser le doux printemps des amoureux et vous ne faites plus rien. Tes mains, donc, prennent de l’avant et tu ne sentirais plus rien excepté mon amour.
Kahn est un poète. Facile de l’écrire. Revoyez ses films. Toujours revoir un film pour mieux le voir. L’ennui, ce fut le verbe ; Roberto Zucco, le geste ; Feux Rouges, l’absence. Les Regrets, c’est un film-somme, une œuvre qui parle, qui remue et qui se caractérise par une absence totale d’esbroufe. Le vrai, quoi de plus beau, prolonge nos peines et dessine une histoire d’amour sans fin. Celle de Mathieu qui retrouve par hasard son amour d’enfance, Maya. L’un et l’autre ont refait leur vie. Mais le savent-ils vraiment ? D’emblée, ils se revoient, se touchent et constatent que la tragédie sera toujours leur fatalité.
Kahn et Christophe Honoré ont deux point communs. Leurs films (Non, ma fille tu n’iras pas danser pour Honoré) sortent le même jour et ont la même devise : « Prendre la décision qui fera du mal mais qui te rendra heureux ». Les Regrets, c’est l’aboutissement de l’extase qu’il faut savoir manier avec des pincettes.
Samir Ardjoum
Notre note :
7 / 10

