Edito du 02/06 : The Wrath of Cannes !
Par Victor Lopez le 16/06/2010 (09:13)Si Tim Burton n’avait pas réussit à donner de relief à sa vision d’Alice au pays des merveilles, il a prouvé à Cannes que son regard était encore singulier, original et précis, en récompensant les films les plus remarquables de la compétition officielle assez pauvre cette année en vraie proposition de cinéma. En ce sens, Oncle Boonmee est certainement la palme la plus audacieuse et justifiée depuis des années, tant elle propose un voyage purement cinématographique et réveille le pouvoir d’émerveillement du septième art. Certains grincheux ont beau se désoler de voir une palme si peu grand public, oubliant sans doute que le festival de Cannes n’a ni la vocation de ramener des gens dans les salles, ni de valider un goût dominant et consensuel, mais de célébrer le cinéma sous ses formes les plus diverses, novatrices et modernes, surtout quand celles-ci sont aussi les plus belles et poétiques. Qu’importe alors qu’Apitchatpong Weerasethakul ne remplisse pas les salles en septembre, si ne serait-ce qu’une centaine de spectateur découvrent grâce à cette palme la magie de son cinéma si envoutant ?

L’autre palmarès qui donne des raisons de se réjouir est celui d’Un Certain regard, certainement la meilleure sélection de 2010, réunissant les réussites des cinéastes les plus importants (Godard, Oliveira, Jia Zhang-Ke, Nakata...) et regorgeant, malgré quelques ratés (R U There, ou le très débattu Rebecca H. de Lodge Kerrigan, qui a partagé notre rédaction) de surprises enthousiasmantes (Blue Valentine et Adrienn Pàl ou Udaan, sur la foi de mon collègue Csaba Zombori). En donnant son prix à Hong Sang-soo pour le jubilatoire Ha Ha Ha, c’est aussi un geste cinématographiquement fort qu’a fait le jury, signalant encore le grand retour de l’Asie à travers des œuvres importantes, mais marginales dans leur pays (Oncle Boonme ne connaitra certainement pas de distribution en Thaïlande, alors que le coréen Hong Sang-soo n’a apparemment pas eu les moyens de payer les acteurs de son dernier film).
Quand aux grandes tendances de ce 63ème festival de Cannes, il est amusant de constater que les sorties françaises de mai des films présentés en dessinent les contours assez distinctement. Robin des bois, grossière relecture du mythe par le duo Scott/Crowe, était là pour prouver les faiblesses d’une industrie hollywoodienne échouant cette année à proposer un bon film. Les œuvres de qualité venaient de partout, de l’Asie à la Hongrie en passant par l’Afrique et l’Amérique du Sud, alors qu’Hollywood était incapable de produire un divertissement de qualité, et encore moins une œuvre cinématographiquement marquante. Le Fair Games de Doug Liman, pétard mouillé de cette compétition, a ainsi suscité un intérêt a priori (que vient faire le réalisateur de Jumper à Cannes ?) qui n’a pas survécu à sa projection : le film est tellement anecdotique que personne n’en a plus parlé après l’avoir vu.
A l’inverse, Copie Conforme fait office de Blockbuster Cannois, représentant officiel d’un cinéma d’art et d’essai exigeant mais abordable, avec son réalisateur palmé (Abbas Kiarostami, pour le très beau Le Goût de la cerise en 1997) et son actrice Juliette Binoche, bankable et elle aussi récompensée (cette année même du prix d’interprétation). Nombreux étaient les films, plus ou moins réjouissants, qui reposaient ainsi sur des auteurs à l’univers codifié, navigant dans une cinéphilie grand public (Inarritu, Allen, Kitano, Tavernier, Mikhalkov, Mike Leigh, Ken Loach…). De l’autre côté de la cinéphilie, certains chercheurs continuent d’en explorer le côté obscure, créant un énorme buzz à Cannes, mais l’exportant difficilement en dehors du festival. Jean-Luc Godard, dont tout le monde à Cannes évoquait les « problèmes de type grecs » et s’empressait d’aller roupiller devant son dernier film, a ainsi vu sa merveille d’inventivité poétique Film Socialisme sortir sur quatre pauvres écrans parisiens.

N’idéalisons pas non plus le festival, qui n’est pas avare en injustices flagrantes : s’il fallait faire plus de deux heures de queue pour espérer voir Biutiful, il n’y avait personne à dépasser pour découvrir la dernière merveille de Jia Zhang-Ke, I wish I kwew ou le magnifique My Joy de Sergei Loznitsa. Concluons sur ce dernier, seule véritable découverte d’une édition pourtant dominée par la jeunesse (de très nombreux premiers films étaient cette année présentés, et les thématiques fortes et récurrentes, de l’adolescence aux mondes virtuels, en témoignaient). Certains objecteront sans doute que s’il concourait pour la caméra d’or, le cinéaste née en Biélorussie mais représentant l’Ukraine, n’en est pas à son premier essai et s’est déjà de nombreuses fois illustré dans le documentaire, notamment avec Blockade, montage de 5 heures à partir d’images d’archives de Leningrad en lutte de Roman Karmen, longtemps tenues secrètes. My Joy puise dans cette force documentaire (sublime scène où le récit s’arrête aux portes d’un marché et où la camera se faufile à travers les visages marqués de ses habitants) pour proposer un voyage envoutant dans la Russie d’aujourd’hui et l’URSS d’hier.
Car la force de Cannes est celle du cinéma : réussir à nous extraire de notre quotidien (ici assez trivial, tiraillé entre le fait de n’avoir dormi que trois heures et mangé un sandwich dans les dernières 24 heures et les interrogations sur la possibilité de chopper une invitation pour la soirée qui s’annonce, tout en callant le quatrième film de journée) pour nous faire entrer dans un univers singulier. Le labyrinthe allégorique de Loznitza comme les singes fantômes de Weerasethakul y sont exemplairement parvenu cette année. Et c’est déjà beaucoup…
vlopez@cinemove.fr
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