Hervé Hadmar et Mark Herpoux : « Une série digne de ce nom est une proposition d’humanité ».
Par Victor Lopez le 19/04/2010 (12:01)"Pigalle, la nuit" avait très agréablement surpris ses spectateurs cet hiver : enfin une série Française qui inscrit son intrigue dans une véritable grammaire télévisuelle de qualité, tout en sachant faire vivre des personnages et des situations de manière crédible. En attendant une saison 2 prévue pour 2011, rencontre avec ses auteurs, Hervé Hadmar, réalisateur, et Mark Herpoux, scénariste, venus tenir une conférence au Forum des Images à l’occasion du Festival Séries Mania.
PRESENTATION DE LA SERIE
Mark Herpoux : Pigalle, la nuit raconte l’histoire de Thomas, interprété par Jalil Lespert, qui cherche sa sœur, mystérieusement disparue dans Pigalle. Il découvre rapidement qu’elle est strip-teaseuse alors qu’il l’a pensait photographe. Parallèlement, on a Nadir Zainoun, joué par Simon Abkarian, le directeur du Sexodrome, le plus grand sex-shop d’Europe, et qui voit arriver dans son quartier un nouveau personnage, Dimitri, qui ouvre un club incroyable dans la taille et la démesure, le Paradise. Cette ouverture va provoquer un séisme important à Pigalle. Il y a donc une lutte de clans, avec deux familles, sur deux trottoirs, on est un peu dans la figure du western…
Hervé Hadmar : Il y a aussi un côté assez soap. Alors, c’est un soap déguisé parce qu’on a mis plein de choses dedans, un portrait d’un quartier, une quête initiatique, du western… Deux choses nous ont intéressées quand on a présenté ce concept à Canal. D’abord, le quartier nous dit que pour vivre dans notre réalité aujourd’hui, on a besoin de se créer des mythes. Ce mélange de réalité et de mythologie est au cœur de notre écriture, qui mélange onirisme et réalisme. Et il y a l’humanité de Pigalle. Quand on cherche une idée de série avec Mark, on est surtout en quête d’humanité. Ce que l’on recherche en inventant des personnages, c’est une arène idéale, un territoire où on est sûr de pouvoir trouver des personnages qui nous intéressent, forts et charismatiques. Un jour, j’étais dans le métro, je suis passé à la station Pigalle, et je me suis dit qu’il y a avait un truc à faire. On s’est assis avec Mark à la terrasse d’un bistro et pendant trois heures, on a observé les gens. A la fin de l’après-midi, on était sûr que Pigalle était une bonne idée de série.
MAX

M. H. : Pour l’écriture, on s’est vraiment immergé dans le quartier. On était à la terrasse de l’Omnibus et on a remarqué un vieux black à côté de nous, avec un côté très frères Coen. Et Hervé a commencé à délirer sur la personne, lui inventant un passé autour de son visage et de se qui s’en dégageait. La difficulté était de retrouver un acteur qui produisait un effet aussi fort que lui. Et là, Archie Shepp, c’est une Rolls !
L'ECRITURE
M. H. : Le principe, c’est toujours de partir du réel pour mieux s’en échapper. Cette première étape est primordiale car on a tendance à aller vers le conte, et cet ancrage est nécessaire pour ne pas perdre le spectateur. Ici, on est parti du quartier, et délirer avec notre imaginaire.
H. H. : C’est pourquoi l’immersion dans le quartier, qui a duré six mois, a été très importante. On a rencontré les gens, présenté notre projet, sans tricher… Et une confiance s’est installée. On a aussi découvert les sex-shops, les bars, l’Atlas… On m’a dit : « Si tu veux découvrir Pigalle, va à l’Atlas ! ». C’est un petit cinéma porno juste à côté du Macdo. J’y vais à 14 heures 30 et là, je découvre des travestis qui « consomment » à la chaîne les spectateurs dans la salle ! C’est hallucinant ! Et c’est justement ça qui nous a intéressé : ces comportements sexuels différents, ces origines sociales différentes, ethniques… On avait envie d’explorer tout ça à Pigalle, mais sans juger.
M. H. : On se laisse aussi de plus en plus guidé par les personnages, et les rebondissements viennent naturellement… Par contre, dès le départ, on se donne une idée de la fin, qui ne doit pas bouger. On sait donc où l’on va et l’on se demande ensuite comment y aller. On essaye de plus en plus d’aller vers quelque chose de plus organique, en se laissant guider par les envies de personnages. .

LE TOURNAGE
H. H. : Mon idée de tournage, c’est de tout faire en live. On s’est immergé durant les cinq mois de tournage dans le quartier, on n’a jamais coupé la circulation, on tourne avec des vrais gens dans la rue… On est assez loin, en longue focale à 70 mètres, et on laisse les acteurs au milieu de vrais passants avec des micros-cravates. Tout est filmé comme ça, et c’est ce qui donne son énergie à la série.
M. H. : Après, les scènes sont très écrites et pensées et amont par rapport aux moyens. Puis, le rythme véritable est pensé au tournage et surtout au montage.
LES CLIFFHANGERS
M. H. : Selon moi, il vaut mieux éviter, mais c’est dur de s’en empêcher ! Je suis de moins en moins fan, car il y a quelque chose d’artificielle. Les grandes séries que j’aime n’utilisent pas du tout le Cliffhanger, Mad Men, Les Soprano, Breaking Bad… Et même si l’épisode se termine, on a envie de voir la suite. C’est souvent symptomatique d’un manque de confiance dans l’écriture, où on se demande si le spectateur va revenir. Mais il y a aussi des cas, comme Lost, où le Cliffhanger est devenu une règle, là, en tant que spectateur, on l’attend, et on est déçu s’il n’est pas là. Mais généralement, ça peut être un piège… Si l’épisode est dense en terme de suspens, on n’en a pas vraiment besoin… Mais les chaînes aiment bien…
LE GENERIQUE H. H. : Il a été pensé en amont. Comme je suis graphiste de formation, c’est la première chose que je fais sur une série : le visuel, les affiches, le générique. Il était donc là dès le départ, même s’il a été réalisé lors de la postproduction. Un générique réussi doit avoir du sens, et peut faire gagner du temps d’exposition, en plongeant le spectateur dans une atmosphère propice à être réceptif à ce qui va suivre. Le sens ici est simple : deux corps font l’amour et ont littéralement Pigalle dans la peau, à travers les tatouages qui poussent sur eux. LES CLICHES M. H. : J’ai travaillé deux ans dans une boîte de nuit, je savais donc les choses qu’il fallait éviter de faire. Puis, on s’est demandé ce que les gens et nous-mêmes s’attendaient à voir d’évident sans connaitre, et en règle général, c’est exactement ce qu’il ne faut pas montrer. Tout simplement parce que la réalité est toujours plus complexe et que les premières impressions sont souvent fausses. Et rencontrer les gens sur le terrain nous ont conforté sur des pistes qu’on avait prises. Pour le personnage de Nadir, la rencontre avec le vrai patron du sexodrome nous a par exemple encouragé dans cette voie, loin des clichés sur ce que peut être ce type de personne. C’est un peu d’expérience, et surtout de la documentation pour ne pas aller dans la carte postale Pigalle, soit le Moulin Rouge ou ce côté glauque, très noir… H.H. : Après il y a des codes à respecter, et il ne faut pas en avoir peur. Par exemple, Pigalle, c’est des néons, et si je refuse de les filmer, je fais une mauvaise réalisation. LE SEXE H.H. : Un truc que j’apprécie, c’est que la série a très bien été reçue par les femmes. On ne tombe donc pas dans le glauque, le voyeurisme… M. H. : En France, on accepte souvent de montrer le sexe à partir du moment où il est associé à la souffrance. Certes, ça existe à Pigalle, et on le traitera dans la saison 2, mais on ne voulait pas commencer par ça. C’était important pour nous de ne pas associer nécessairement les gens qui trainent à Pigalle à des victimes, aux gens qui souffrent. Et c’est ce qui a le plus dérangé dans la censure. On a par exemple eu des problèmes avec la scène de partouze, alors qu’on n’a pas eu de soucis avec une scène de viol autrement plus âpre. H. H. : Un journaliste avait trouvé une formule qui m’avait plu pour la série et qui reflète exactement ce qu’on cherchait à faire : « un éloge de la marginalité ». LES ACTEURS H. H. : On a cherché à éviter les comédiens de télé parce qu’ils ont des tics difficiles à enlever. On a 13 jours pour tourner un épisode. Même s’il y a un gros travail de préparation, on n’a pas toujours le temps de les corriger. Donc je préfère prendre des acteurs de théâtre ou de cinéma, qui n’ont pas les mêmes réflexes de jeux. En plus, ça donne une couleur différente, et on n’identifie pas mes personnages à des acteurs de RIS ou Joséphine, Ange gardien. Propos recueillis le 10 Avril au Forum des Images par Victor Lopez


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