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Denis Dercourt : « Je voulais avant tout que ce soit beau »

  Par Samir Ardjoum le 10/08/2009 (00:00)

Exactement trois ans après « La Tourneuse de pages », Denis Dercourt revient avec « Demain dès l’aube », un film dense, complexe et touchant, qui nous a donné envie de rencontrer son auteur.


Denis Dercourt est un cinéaste discret. Son univers ne s’impose pas au spectateur d’un bloc évident, mais se construit à travers une série de films singuliers et attachants, formant ensemble une œuvre personnelle. De la sympathique comédie Les Cachetonneurs en 1998 au drame vengeresse La Tourneuse de pages en 2006, la filmographie de Dercourt marque l’évidence d’un vrai auteur, que le réussi Demain dès l’aube vient nous rappeler. Cette plongée dans le monde des jeux de rôle creuse singulièrement le sillon des précédents films du cinéaste : on y retrouve la thématique baroque du masque et du jeu, du rapport à la musique, un  mélange des genres qui fait basculer le drame familial vers le thriller, ou le contre emploi d’acteurs, toujours chez Dercourt là où on ne les attend pas. C’est ici Vincent Perez, tout en sobriété et intériorité, qui rechigne à porter le costume après presque cinq ans d’absence au cinéma. Autant de sujets que nous voulions aborder avec son auteur, qui nous a très gentiment reçus lors de son petit déjeuner, dans un café non loin des bureaux de Diaphana, distributeur du film.


Qu’est-ce qui a intéressé un cinéaste comme vous, que l’on rapproche plutôt à l’univers de la musique classique, au monde du jeu de rôle ?

En tant que musicien, j’ai fait énormément de musique baroque. J’étais par exemple le premier élève de William Christie, grande figure de la musique baroque au conservatoire. Comme tel, j’ai beaucoup travaillé sur des instruments anciens, car on sait très bien que la musique ne rend pas exactement de la même manière quand on la joue sur un instrument d’époque. Je comprenais donc les questionnements liés aux jeux de rôle. Et quand j’ai découvert ce monde, j’ai trouvé que c’était très cinématographique, notamment parce que ce sont des gens qui se font eux-mêmes leur cinéma. C’est l’extrême difficulté de ce sujet qui a mis des années d’écriture : faire du cinéma sur des gens qui se font eux-mêmes leur cinéma, rendre iconique des gens qui jouent à être iconiques ! Il y a aussi des similitudes entre la musique et le jeu de rôle. Pour la première fois, j’ai filmé des combats à l’épée, qui a un langage proche de celui de la musique : on parle de par exemple dans les deux cas de tierce. Au XIXème, il parait qu’aller à la bataille, ils appelaient ça « aller au concert »… (Rire). Il y a donc des points communs, mais au-delà de cela, c’est surtout l’aspect visuel qui m’a intéressé.     

Le personnage de Vincent Perez, Mathieu, est tout de même pianiste, mais son rapport à la musique semble assez distant, comme si le piano était pour lui un ancrage dans le réel qu’il cherche à fuir. Comment la musique s’inscrit-elle dans son parcours ?

Je suis fasciné par des chefs d’œuvre comme Vertigo ou Eyes Wide Shut, qui sont un peu des modèles pour ce film. On y trouve des personnages principaux très identificatoires, très dans la norme, et qui vont vers une région très trouble de leur cerveau et d’eux-mêmes. Le jeu de rôle m’a semblé tout à fait propice à ce voyage. Le fait que Mathieu soit un pianiste le distingue socialement de ces gens-là, et le rend peut-être un peu plus enclin à rentrer là-dedans. Mais il est évident que le personnage n’est pas du tout séduit par cet univers. Vincent Perez et moi ne l’avons pas du tout envisagé comme ça. Il bascule dans le jeu au moment charnière du repas, mais il passe avant son temps à se demander : « Mais qui sont ces gens là ? ».


A quel moment avez-vous pensé à Vincent Perez pour ce rôle ?

Je pensais à Vincent depuis un certain temps. Pas au moment de l’écriture car je ne pense à personne à ce moment : c’est trop déceptif, ça ne correspond jamais exactement avec ce que l’on a en tête. Il y avait le fait que Vincent en avait un peu marre de mettre l’habit. Et ça faisait longtemps qu’il n’avait pas tourné au cinéma. On lui proposait des rôles mais il y avait une sorte de désenchantement et il voulait retrouver l’enchantement. Il y a donc une résonance profonde avec sa vie, ce qui est toujours intéressant pour un metteur en scène. Et comme de tous les rôles que j’ai écrit, c’est celui qui m’est le plus proche, c’était vraiment important. Et Vincent est iconique ! C’est passionnant pour un cinéaste de travailler avec quelqu’un qui a déjà des images en lui.


Vous donnez d’ailleurs le personnage de la mère à Françoise Lebrun…

C’est une actrice un peu mythique. La gageure avec Françoise, c’est qu’elle est très belle, mais, de part sa morphologie de son visage, elle peut être très triste dans certains films. Là, j’ai voulu, puisqu’elle joue quelqu’un dont on prévoit la fin, que tout soit presque gai. On rigolait un peu sur le fait de jouer quelqu’un qui est malade d’une manière joyeuse. Comme c’est une très grande actrice, c’est amusant de jouer là-dessus. Surtout que son rôle est quasiment tout le temps allongé. Avoir des acteurs comme ça, qui font la jonction entre plusieurs univers mythiques, c’est toujours passionnant. C’est un peu le même cas de figure avec Aurélien Recoing, qui charrie plusieurs univers, notamment de théâtre…

Pour le rôle du frère, vous avez choisi Jérémie Renier, dont le parcours comme l’image est a priori assez éloigné de ceux de Vincent Perez. Comment avez-vous pensé l’association de ces deux acteurs ?

J’avais travaillé avec Déborah François, qui avait déjà travaillé avec les frères Dardenne et je sais quelle école d’acteurs c’est… Après, la surprise, c’est la manière dont la rencontre entre deux acteurs va se passer. On les a réunis et on a tourné un peu dans l’ordre chronologique, en tout cas pour la première séquence, celle de l’accolade des deux frères. Et c’est vrai qu’après ça, il s’est passé quelque chose entre eux : ils ont presque un rapport fraternel. Ce qui est intéressant, c’est que Jérémie est un acteur très physique et que je lui demandais presque de jouer à l’opposé de Vincent. Vincent est tout en opacité, en intériorité, et Jérémie, il fallait qu’il extériorise complètement.

Aviez-vous des modèles de mise en scène pour les scènes historiques ?

Je fais un cinéma subjectif, qui est vu par le sujet, car le cinéma que j’aime bien est en interaction avec le spectateur : c’est lui qui fait la moitié du film. Il y a peu de plans objectifs, tout est toujours vu par les personnages, pour que le spectateur soit avec eux. Or, je filmais des gens qui ont des films en tête, notamment Les Duellistes de Ridley Scott. C’est pour eux le summum du film de reconstitution. Je voulais donc filmer comme eux-mêmes se voient dedans. C’est à l’inverse de la manière crue et documentaire. Je voulais avant tout que ce soit beau. Tout est beau : les costumes, la lumière, le son, etc. Pour faciliter le trouble de Mathieu, un artiste qui rentre là dedans, il faut qu’il y ait un élément de beauté troublante.     

On a l’impression d’une mise en scène alerte, souvent en mouvement lors de des scènes historiques, alors que l’époque contemporaine est filmée avec immobilisme, créant un sentiment d’enfermement. Comment avez-vous travaillé ces effets ?

La caméra n’est pas exactement la même. Et j’ai plus travaillé au Steadycam qu’avant, y compris sur les scènes d’intérieur. Je fais des films très lents, qui installent quelque chose chez le spectateur. Je vais aussi beaucoup vers l’abstraction, mais pour qu’elle ne manque pas de vie, il faut un « vibrato ». Cette caméra un peu flottante permet de maintenir de la vie, même dans les scènes d’intérieur. Même si c’est filmé différemment, il reste quand même de la vie.  

C’est un film thématiquement très riche…

C’est un film au sujet complexe, difficilement lisible. La Tourneuse de pages était beaucoup plus simple, c’était vraiment de la musique de chambre. C’était donc intéressant d’aller vers quelque chose de plus complexe. Il y a plusieurs trames, un questionnement moral ambigu, et pour faire passer tout cela, j’ai du être très identificatoire, souligner les motivations psychologiques. Ce n’est pas trop mon truc, mais j’étais ici obligé. Il y a donc le couple, le rapport à l’enfant... Vincent focalisait beaucoup sur la culpabilité du frère qui revient chez sa mère et découvre une cellule entre son frère et sa mère à laquelle il n’appartient pas vraiment. Le rachat et la culpabilité étaient donc pour lui des thématiques importantes. Avec Jacques Sotty, mon collaborateur sur l’écriture, on a  cherché un thème un peu universel et archaïque. Sur La Tourneuse de pages, c’était la blessure d’enfance. Là, le thème universel qu’on a cherché, c’est s’occuper d’un frère plus faible.    
 

Il y a aussi un glissement vers le thriller vers la fin du film, et une atmosphère légèrement fantastique lors de l’entrée dans le bivouac. Comment avez-vous envisagé cette fusion des genres (film historique, thriller, touche fantastique, drame familiale) au sein de Demain dès l’aube ?

Pour X raisons, je ne pouvais pas faire un thriller pur et dur. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas envie de le faire. J’aime beaucoup les films de genres. Et en tant que musicien, je suis plutôt apte à ça. J’ai une écriture musicale, faite de tensions et de détentes. Comme j’ai ce goût, j’ai envie d’en faire plus dans ce sens là, dans ce qu’on appelle « le thriller élégant », avec des thématiques bourgeoises. Je suis aussi un fana de cinéma japonais. J’aime beaucoup tout ce qui est codé et cadré. Par le travail sur ces codes et leur éclatement, on peut faire émerger autre chose. 

Pourquoi avoir choisi ce poème de Victor Hugo comme titre ?

Le titre de départ était Loin des balles. J’étais mitigé, car j’ai travaillé dessus huit ans et au bout d’un moment, il y a forcement désamours. Le mot « loin », par exemple, n’allait pas : puisque je fais un cinéma assez froid, j’essaye au contraire de rapprocher le spectateur. Le dernier jour de tournage, le producteur m’a suggéré de changer ce titre trop peu clair. On a cherché, j’ai regardé dans les poèmes d’Hugo, et on m’a soufflé ce titre que j’avais déjà repéré. Ça charrie beaucoup de thème : Hugo est un fana de la légende Napoléonienne. C’est aussi presque dit dans le film, « demain à l’aube »… En revanche, par superstition, je ne veux pas aller plus loin, puisque j’ai quatre enfants dont deux petites filles… Mais c’est bien, pour l’univers présenté, d’avoir un titre poétique.  


Propos recueillis par Victor Lopez

 


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